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L'actualité n'est souvent qu'un cauchemar manquant d'imagination.

Gérard Klein

Les mariniers de Valcourt

Les flâneurs s’arrêtant pour un instant à Valcourt s’étonnent souvent de voir, au fronton de la mairie, deux ancres de marine du plus bel effet. Que font-elles là, en plein bocage champenois, dans une région plus connue pour ses forêts que pour sa navigation ?

     
                        
     

C’est qu’avant la construction du canal de la Marne à la Saône, la Marne était une voie de communication extrêmement fréquentée et Valcourt un village de mariniers. La rivière était navigable depuis Joinville et un trafic intense donnait à Saint-Dizier, ainsi qu’à Valcourt, Hoëricourt et Moeslains, des allures portuaires. On y pratiquait surtout le flottage de bois, appelé brellage.

Valcourt possédait des avantages incontestables. D’abord le Val tout proche donnait la matière première des trains de bois. On raconte même que des arbres de cette forêt auraient servi à la charpente du Château de Versailles, mais on ne prête qu’aux riches, n’est-ce pas ? Ensuite parce que, contrairement à Saint-Dizier qui tirait ses principales ressources de ce commerce, on ne payait pas d’octroi au port de Valcourt. L’économie était d’importance.

Les brelles, composées d’arbres équarris, étaient assemblées pour former une plate-forme pouvant atteindre deux-cents mètres de long pour cinq mètres de large. On y empilait ensuite les marchandises à convoyer jusqu’à la capitale, et parfois même jusqu’à Rouen. La fonte produite dans les fonderies du quartier de la Noue, le vin et les denrées de bouche, mais aussi et surtout à Valcourt le bois empilé qui servait au chauffage ou comme matériaux de construction à une époque où la pierre demeurait coûteuse.

La confection de ces radeaux nécessitait une main d’œuvre nombreuse et généralement sous payée. Le « flotteur » dirigeait l’opération et donnait les ordres à ses hommes d’équipage. A l’avant du convoi, le compagnon de rivière dirigeait la manœuvre à l’aide d’une longue perche de bois, appelée « brague » d’où peut-être l’origine du nom des Bragards, qui lui permettait de repousser le train du bord de la rivière. La navigation n’était pas sans danger car le cours de la Marne est très irrégulier et d’un débit incertain, avec ici ou là des entonnoirs profonds  tourbillonnant et des rochers affleurant. De nombreux accidents ont endeuillé les familles de brelleurs. Il fallait avoir l’œil, se garer des écueils et souvent quitter le train afin de manœuvrer de la berge pour passer sans encombre les dénivellations de la rivière.

Pour parer au faible débit des eaux les usines d’amont ouvraient leurs vannes, chaque jour à la même heure. Puis deux barrages de retenues furent construits, l’un à la Valotte, l’autre à Laneuville-au-Pont. Ainsi les 153.000 mètres cubes contenus permettaient de donner un débit suffisant en période de basses eaux.

Le voyage durait une quinzaine de jours. Les hommes vivaient dans une sorte de communauté,  plus près des eaux que de leurs semblables. L’intendance était assurée sur le radeau qui, le soir venu, s’arrimait aux berges afin d’y passer la nuit. Un abri de toile à l’arrière offrait une précaire protection aux intempéries. Dès leur maigre paye empochée, les brelleurs remontaient à pied vers la Haute-Marne. Ils formaient une classe à part, nous dit le Chanoine Petit dans son « Vieilles rues, vieilles pierres » et « … se distinguaient par leurs mœurs et leur costume : pantalon de velours très ample, vareuse étroite en basin bleu, casquette de marin, gros souliers ferrés, quelquefois des boucles d’oreilles en forme d’anneau avec une ancre de marine au centre. Ils étaient regroupés en confrérie qui avait sa chapelle, dans l’église de la Noue, et ils célébraient au milieu de grandes réjouissances la fête de leur patron saint Nicolas (6 décembre) qui marquait la fin de la saison et le retour au foyer. »

         
         
 Saint-Dizier (52100)    Cimetière de la Noue    Motifs marins

 

Dès après la construction du canal de la Marne à la Saône, cette activité périclita. Les fabriques de bateaux fermèrent. Les mariniers se convertirent, ou se dispersèrent dans d’autres régions. Valcourt devint le petit village que l’on connaît, et si l’on navigue encore sur la Marne, c’est désormais paisiblement en canoë kayak ou en barque. Seules les ancres de marine au fronton de la mairie, derniers vestiges d’une époque révolue, font encore parler les curieux.

 

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