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Contes et nouvelles

Marianne
                     

... Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer, même trop, même mal...

Jacques Brel

 

    

- Albert !  

- Allllbererere... ! 

- mais ce n'est pas possible, il ne répond pas. Il ne répond jamais d'ailleurs. 

- Albert... ! Albert... ! Albert... ! 

- c'est toujours pareil, il fait la sourde oreille. J'ai beau appeler, me casser la voix, m'égosiller, il ne m'entend pas. Monsieur est dans sa collection de timbres, alors Monsieur est sourd. Monsieur découpe. Monsieur trie. Monsieur colle. Monsieur lèche. Monsieur examine. Monsieur n'écoute point. Le canon pourrait tonner, la guerre se déclarer, Monsieur s'en fout. 

- Et moi pendant ce temps là, moi, qu'est-ce que je fais ? J'attends, je trime, je turbine, je m'escrime… je huuuuuuuurle... 

- Albert ?... Albert !... la soupe refroidit... Albert... la soupe va être froide... Albert... tu me fatigues... Albert... 

- Ah ! C'est un beau Monsieur que ce Monsieur. Ah ! oui fichtre. Il n'a jamais été fichu de devenir quelqu'un. Pensez donc, terminer sous-brigadier, après trente-deux ans de service. Quelle carrière ! Pas de quoi se pavaner. Mais Monsieur n'a jamais voulu se donner de mal. Les autres, ils avaient des promotions, les autres ! Mais, pas Albert. Lui, pépère, tranquille, il se tapait la salle besogne, et les copains ramassaient les lauriers. Qui prenait les gardes pour Noël ? Pour Nouvel An ? A Pâques, au quatorze juillet, et tout, et tout ? Albert, évidemment. Il me disait « ... on n'a pas d'enfant, alors tu comprends... » Ouais, je comprends. Ouais, je comprends.. 

- Pas de vagues qu'il murmurait encore, pas de réclamations. Surtout se faire oublier. Pour ça il a gagné. Oublié, il l'a été 

- Albert... je ne le répéterai plus... la soupe refroidit... Albert... tu m'entends ?... 

- j'aurais dû écouter maman. Elle me l'avait bien dit que c'était un bon à rien, un traîne-misère, un trouduc. C'est qu'elle avait l'oeil maman. Pensez donc, dans le commerce faut tout de suite savoir qui vient vous solliciter. On ne vend pas n'importe quoi à n'importe qui. Faut être psychologue, et maman, elle l'était, psychologue. La première fois qu'Albert est venu à la maison, elle a tout de suite vu qu'il était nul. Elle a déclaré péremptoire : « ... c't'Albert, il ne me plaît pas du tout. Il est du genre ramollo et pantoufle. Tu vas t'ennuyer avec ce type. Il ne te rendra pas heureuse  ... » Elle était ainsi, maman. Dure, mais lucide. 

- J'aurais mieux fait de lui obéir. Mais on ne se plie jamais aux conseils de ses parents. On se croit plus malin. On joue la brave, l'affranchie, la drôlesse, et on se retrouve mariée à un Albert qui passe sa vie avec des timbres. 

- Maman affirmait aussi « épouse donc le petit Mounier. Il n'est pas beau, mais lui, il réussira. Il n'a pas d'épaule, mais il a de l'avenir ce garçon ... » C'est vrai qu'il était laid, et bancal de partout. Pensez : il avait eu la polio. Et son visage, Mon Dieu, Hiroshima ; des cratères en irruption, des trous, des bosses, rien de lisse, sauf les yeux : d'énormes billes brillantes lui sortant de la tête. Mais il a terminé Secrétaire Général à la Mairie. J'aurais eu une autre vie si j'avais épousé le petit Mounier. D'autant que la laideur, on s'habitue, mais la nullité, jamais.... 

- Albert... Bon sang... la soupe est froide... 

    
     - Si j'étais Madame Mounier, je ne serais pas aujourd'hui dans cette baraque minable à brailler après un sourdingue qui s'envoie en l'air avec des timbres. J'aurais été l'objet de considération, d'attention. Sûrement que nous aurions fréquenté le gratin de la cité.  Je serais allée au spectacle, gratuitement évidemment. Vernissages, cocktails, voyages d’étude. Peut-être même soirées intimes avec la haute société. Vous pensez, quand on est Secrétaire Général à la mairie, ça donne des avantages. Nous aurions eu une voiture de fonction, une grosse. Peut-être même un chauffeur.... Ah ! Ah ! Ah !    

- Chaque semaine Micheline, la coiffeuse la plus en vue du quartier, m'aurait coiffée. Et cette fiérote d'Adélaïde qui me snobe, parce que son mari est passé inspecteur principal, n'en serait pas revenue. Elle ne se voit pas cette poufiasse. Elle a beau s'habiller en Prada, elle a un cul si large qu'il dépasse de partout. Ah ! Elle peut faire la thalasso tous les ans... Moi aussi remarquez, je pourrais y aller à la thalasso si l'autre abruti ne se perdait pas dans ses albums de timbres... 

- Albert... arrive... à quoi çà sert que je te prépare un potage au chorizo brûlant, si c'est pour le manger froid... Albert... 

- Ah ! Te voilà enfin. C'est pas trop tôt. Je me demande ce que tu leur trouves à tes timbres ? 

- Parlons en de tes timbres. Belle collection en vérité. Vraiment, tu m'esquintes...   

   

- Albert, cesse de faire du bruit en mangeant. Tu bâfres... tu me dégoûtes, tu ne manges pas, tu aspires, tu pompes, tu goinfres. Crois-tu que ce soit un spectacle pour moi : un vieux, avachi sur sa chaise, le nez dans son assiette, qui lape sa soupe. Si j'avais désiré quelque chose qui lape, j'aurais pris un chien, un chat, un cochon à la rigueur, pas un mari.  

- Ah ! Si tu étais mon fils, je te talocherais... oui, je crois que tu prendrais deux claques... Enfin, je parle de fils, je me demande bien pourquoi, puisque tu n'as même pas été capable de m'en faire un, d'enfant. Raté et impuissant, j'ai vraiment tiré le bon numéro. Et collectionneur de timbres par dessus le marché ! 

       

- Quoique, collectionneur, collectionneur, c'est vite dit, remarque.... Sais-tu ce qu'elle pense cette pauvre madame Durand, depuis qu'elle sait que tu entasses des timbres ? Je m'en vais te le dire. Tu te souviens, quand elle nous a rendu visite, le mois dernier, et que pour faire ton intéressant tu as sorti tes albums. Quand elle a découvert, à chaque page, à TOUTES les pages, le même timbre répété à l'infini. La même image, lancinante, la tête tournée vers la gauche, en rouge, en rose, en rouge, en sépia, en rouge, en vert, toujours, encore, encore, encore, Marianne ! Marianne ! Marianne ! 

- Elle a estimé que tu étais fou, Albert le minus, fou à lier, dingo, à enfermer, complètement timbré. 

- Oh ! Tu as beau me raconter qu'elles sont dissemblables toutes ces Marianne de Gandon. Qu'elles n'ont rien de commun ; qu'elles sont crantées, pas crantées ; légèrement différentes, pas tout à fait analogues ; qu'un certain nombre de variétés existe ; qu'elle ont des défauts d'impression ; qu'il y a trente valeurs sur le marché ; que même les couleurs ne sont pas uniformes, que les rouges ne sont pas rouges, et que les roses se déclinent dans plusieurs tonalités ; qu'il y en a des verts, des bleus, des mauves...  Tu peux dire ce que tu veux ; ça ne prend pas Albert, ça ne prend pas. 

- Depuis, madame Durand ne m'adresse plus la parole. Tu penses la veuve d'un général de division. Elle change de trottoir lorsque je la croise. Toute la ville est au courant de ton obsession. L'épicière me regarde avec humanité, comme si j'avais à la maison un enfant malade. Le buraliste rigole, d'ailleurs je ne vais plus au bureau de tabac prendre le journal. Quant au boulanger, j'aime mieux oublier. Il me tapote la main avec douceur, en hochant la tête d'un air entendu. Le boucher me surnomme Marianne, et le curé m'attend en confession. J'ai bonne mine. 

- Jusque la, j'étais la femme d'un pitoyable raté, mou et transparent, désormais, je suis l'épouse d'un malade mental. Je ne sais pas ce que je préfère. 

- Tu ne pouvais pas collectionner des timbres comme tout le monde, non ? Des fleurs, des paysages, il y en a de très beaux.  Des hommes célèbres, des timbres étrangers, je ne sais pas moi, des événements, enfin quelque chose de normal, d'ordinaire quoi. Une collection qu'on peut montrer sans risque. Mais non, monsieur est nul, impuissant, et cinglé. 

- Albert ?... Bein, qu'est-ce que tu fais ?... Albert ? Pose ce couteau ... Non Albert... Non, pas ça... Al... Al... be... rt... Albert.  
                                   
Marianne... me voici, ma Chérie. Elle ne nous embêtera plus.

 Extrait de Contes d'auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Dominique Gueniot)

 

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