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Du Hard ou du Cochon

     

 

                                   

 

                   
     

Whisky d’Enfer – chapitre IX

Au matin, j’eus bien du mal à me lever. Reprendre la route ne me réjouissait guère. Il faisait si froid et on était si bien dans cette vaste maison. Les chargements d’alcool ne s’interrompant pas, Dutilleul était déjà parti. Mais il avait laissé des consignes pour notre bien-être. Nous eûmes droit à un succulent breakfast, avec des brioches moelleuses, des muffins chauds, des donuts à la confiture de fraises et des pancakes à la gelée de coings. Pour accompagner toutes ces sucreries, chocolat crémeux, Darjeeling parfumé, et café serré, ainsi que des fruits frais, divers jambons et charcuteries et du pain français.

Gino aurait préféré une assiettée de pâtes, mais il n’osa rien réclamer et se jeta par dépit sur le saucisson qu’il dévora entièrement. Moi, ce petit déjeuner sucré me convenait parfaitement. Il me rappelait ma mère, car quoique nous fussions pauvres, c’était une excellente cuisinière qui faisait des miracles avec peu et souvent le souvenir de ses bons petits plats m’obsédait.

Nous chargeâmes les bagages et je laissais le volant à mon acolyte. Tant pis pour la boîte de vitesses, mais j’étais nauséeux. Sans doute que, trop gourmand, j’avais abusé des gâteaux et maintenant mon estomac me le reprochait. A ma grande surprise, Gino appliqué au bruit du moteur, passait les vitesses avec douceur.

J’essayais de trouver une position confortable afin de dormir un peu, lorsque mon compagnon, après m’avoir balancé un coup d’œil en coin, lança :

-          On a fait du bon boulot –

J’en restais bouche bée. Depuis notre départ de Chicago, il n’avait jamais aligné autant de mots à la fois. Il émettait souvent des grognements de satisfaction lorsqu’il mangeait, quelquefois un oui ou un non rageur et, toujours, des flatulences dégoûtantes, mais jusqu’à présent je n’avais entendu le son de sa voix, sauf évidemment lorsqu’il beuglait ses chansons italiennes.

Ça n’était pas tout à fait un animal. Je me tournais vers lui presqu’affectueusement

-          Oui, bien. Mais le plus dur reste à faire -

Suffisant, il eut une petite grimace. C’était aussi la première fois que je le voyais sourire

-          C’est rien. On les retrouvera les camions. Tu verras –

Son accent était comique, il rocaillait  avec force sur les « r » et avalait certaines syllabes. Cependant, j’aurais aimé avoir son assurance. J’avais l’impression de partir pour une mission aussi impossible qu’improbable. Un peu comme trouver une aiguille dans une botte de foin, ou un trèfle à quatre feuilles dans une prairie du Wisconsin.

Bien carré dans mon raglan en poils de chameau, les bras croisés sur la poitrine, je fermais les yeux et m’endormis rapidement, en espérant que mon comparse ne chante pas. D’autant que je connaissais déjà par cœur son répertoire.

Ce ne sont pas les ritournelles de Gino qui m’éveillèrent, mais un horrible cauchemar. Les flammes de l’enfer me poursuivaient et je hurlais de terreur. Des ombres menaçantes obscurcissaient un ciel rougeoyant.

J’ai crié tellement fort que mon collègue a fait une embardée et nous nous sommes retrouvés sur le bas côté dans la neige jusqu’à mi-roues. Gino pestait, j’étais furieux. Il nous fallut presqu’une heure pour sortir de cette ornière, beaucoup de sueur, une infinité de jurons et toutes nos forces conjuguées, ainsi que l’aide d’un automobiliste qui s’arrêta complaisamment. Bon Dieu que cette voiture était lourde !

En reprenant le volant, je me sentais fautif de cet incident. Gino faisant la gueule, à la première auberge croisée, je m’arrêtais pour déjeuner.

La baraque qui se trouvait juste à côté de la station service était presque vide. Le patron, une espèce de géant au regard inquiétant et aux bras tatoués, tels une enluminure, nous casa au bout d’une table, près de la porte. Nous étions dans les courants d’air, mais devant la mine bouledogue du propriétaire, je n’osais pas protester. Il n’y avait au menu que de la soupe au chou et des haricots de mouton. Mon estomac me cria casse-cou, alors que je commandais une bolée de soupe. Gino prit les deux.

Le brouet épais, avec des morceaux de lard et de saucisse nageant dedans, me regardait de ses yeux gras. Mon coéquipier faisait un bruit de pompe aspirante. Il ingurgita, avec autant de borborygmes, son assiettée de fayots. Il en reprit même une seconde fois. Quand il claqua la langue, je me levais précipitamment avant qu’il ne s’installe à ses cochonneries d’après-repas. Je payais rapidement. Nous fîmes le plein du réservoir d’essence et j’en profitais pour nettoyer le pare-brise. Et tandis que je m’affairais, Gino s’installa à l’arrière pour un roupillon digestif.

     
                               
     

Habituellement, j’aimais bien les balades en automobile et depuis que j’étais au service de Don Pascale, j’avais sillonné une bonne partie de la côte est des Etats-Unis. Nos voyages étaient souvent difficiles car dans certaines contrées un peu sauvages, les villageois voyaient d’un mauvais œil arriver ce monstre bruyant, mais dans l’ensemble, ils nous accueillaient avec plus de curiosité que de terreur.

Mon patron, friand de techniques modernes, était toujours propriétaire du dernier modèle sorti. Il s’intéressait à la mécanique, mais c’était surtout la carrosserie qui l’enchantait. Son ultime acquisition, une Waterhouse grise, aux chromes étincelants, montée sur un châssis de Rolls, était un vrai bijou. La Duesenberg que j’avais entre les mains n’était pas mal non plus, quoique la suspension fût un peu raide. Mais aujourd’hui je n’éprouvais aucun plaisir à cette expédition et, contrairement à mes autres périples, j’avais un œil indifférent au paysage. Je restais seulement attentif à la route, aux bas-côtés enneigés et à la couleur du ciel.

Je conduisis en silence, perdu dans mes pensées, jusqu’à la tombée de la nuit. Gino dormait, ou faisait semblant, mais il ne bougea pas un cil durant toutes ces heures. J’avalais mornement les kilomètres comme lui ingurgitait les spaghetti.

 

 

 

 

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